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“Et savez-vous ce que c’est qu’un rêveur ? C’est le cauchemar de la vie de Pétersbourg ; c’est le péché personnifié ; c’est une tragédie sans paroles, mystérieuse, sauvage, avec toutes ses horreurs, toutes ses catastrophes et ses péripéties, avec son préambule et son dénouement. Et, disons-le, ce n’est pas du tout une plaisanterie. Parfois, vous rencontrez un homme distrait, le regard vague et vitreux, souvent le visage pâle, défait, toujours l’air préoccupé de quelque chose de très pénible, d’une affaire très compliquée ; parfois comme tourmenté, harassé par des travaux difficiles et qui, en réalité, ne produit absolument rien. Tel est le rêveur, extérieurement. Le rêveur est toujours fatigant parce qu’il est inégal à l’extrême : tantôt trop gai, tantôt trop morne, tantôt grossier, tantôt attentif et tendre, tantôt égoïste, tantôt capable des sentiments les plus nobles. Dans le service, ces messieurs ne valent rien, et bien qu’ayant un emploi ils ne sont capables de rien et traînent seulement leur besogne ce qui, en réalité, est pire que ne rien faire. Ils ressentent un dégoût profond pour toutes les formalités et, malgré cela, on peut dire que, parce qu’ils sont toujours doux, dociles, parce qu’ils ont peur qu’on les touche, ils sont eux-mêmes les premiers formalistes. Mais, chez eux, ils sont tout autres. La plupart s’installent dans un profond isolement, dans un coin inaccessible, comme pour se cacher des hommes et du monde, et, en général, au premier regard sur eux, on remarque quelque chose de mélodramatique. Avec leurs familiers, ils sont sombres et taciturnes ; ils restent plongés en eux-mêmes, ils aiment beaucoup tout ce qui est facile, contemplatif, tout ce qui agit tendrement sur les sentiments ou chatouille les sens. Ils aiment lire et lire n’importe quoi, même les livres sérieux, spéciaux ; mais généralement, à la deuxième ou à la troisième page, ils abandonnent leur lecture dont ils ont assez. Leur fantaisie mobile, volage, facile est déjà excitée ; l’impression est créée, et le monde entier – avec les joies et les douleurs, l’enfer et le paradis, les femmes séduisantes, les actes héroïques, l’activité noble, et quelque lutte gigantesque, et des crimes et des horreurs de toutes sortes – saisit tout d’un coup l’existence entière du rêveur. La chambre disparaît ; l’espace aussi ; le temps s’arrête ou vole si rapidement qu’une heure compte pour une minute. Parfois des nuits entières passent en des plaisirs indescriptibles. Souvent, en quelques heures, notre rêveur vit le paradis de l’amour ou une vie entière, formidable, énorme, inouïe, merveilleuse, grandiose et belle. Le pouls bat plus fort, les larmes jaillissent, les joues pâles s’empourprent de fièvre et quand, dans la fenêtre du rêveur, l’aurore paraît avec sa lumière rose, il est pâle, malade et heureux. Presque sans conscience, il se jette sur son lit et, en s’endormant, il sent dans le cœur, encore pendant longtemps, une sensation physique maladive et agréable. Les moments où il a conscience sont terribles. Le malheureux ne les supporte pas et, tout de suite, il prend son poison dont il augmente la dose. De nouveau un livre, un motif musical, un ancien souvenir, quelque chose de la vie réelle, en un mot, une des mille causes les plus infimes, et le poison est prêt, et la fantaisie travaille de nouveau sur le canevas capricieux de la douce rêverie mystérieuse. Dans la rue, il marche tête baissée, faisant peu attention aux passants, parfois aussi oubliant tout à fait la réalité. Mais, s’il remarque quelque chose, c’est la petite chose la plus banale, et ce qu’il y a de plus insignifiant, de plus ordinaire, aussitôt, prend en lui une couleur fabuleuse ; son regard est déjà fait ainsi qu’il voit en tout des choses fantastiques. Un volet clos, au milieu de la journée, une vieille femme estropiée, un homme qui marche à sa rencontre en agitant les bras et parlant à haute voix – comme il y en a beaucoup dans les rues –, un tableau de famille à la fenêtre d’une pauvre maison de bois, tout cela c’est pour lui presque comme des aventures.”
— Dostoïevski, Les Annales de Pétersbourg






